Tandem à l'école

 


« Mais tu les trouves où, tes imaginations ? » demande l’enfant. « Eh ben, je descends à la cave, comme ça, dit l’illustrateur en courbant le dos et en avançant d’un pas incertain, je fouille un peu dans le noir, et oh tiens, une imagination ! »

                  L’enfant est en classe de CM2 à l’Ecole primaire Romain Rolland de Varennes-Vauzelles et l’illustrateur, c’est Pierre Créac’h, dont on connaît notamment Le Silence de l’opéra ou Le Fantôme de Carmen, des livres qui mêlent les deux grandes passions de l’auteur : le dessin et la musique. Cela fait un quart d’heure à peine que Pierre Créac’h est arrivé dans la classe, et la timidité ou la méfiance du début ont déjà cédé la place à la curiosité et à la joie de voir un grand enfant partager avec eux quelques-uns de ses secrets de fabrication. D’abord, les outils : les crayons, aux mines plus ou moins sèches ou grasses, les taille-crayons, les fusains, les gommes. Pierre joint le geste à la parole, essaie les différentes mines sur une grande feuille blanche posée sur le tableau, montre les effets de grisé (les « valeurs »), utilise plusieurs crayons en même temps pour créer des nuances différentes, explique comment on fait varier l’intensité du trait (comment on crée de la « valeur ») selon qu’on tient le crayon tout au bout, comme une baguette magique, au milieu, ou tout près de la pointe.

Dehors il neige. Mais les enfants ne le remarquent même pas : ils ont les yeux rivés sur le monsieur barbu à la tignasse brune qui s’active au tableau, un bras plié dans le dos, l’autre dessinant d’un geste précis la silhouette d’un chat, d’abord au trait puis avec de la… « valeur », moustaches et rayures comprises.

Les rencontres scolaires organisées par Tandem ont ceci de précieux qu’elles apportent la culture au plus près des jeunes générations et touchent une diversité de publics sur un large territoire : sur les deux dernières années, 6 communes de l’Agglo ont participé à l’opération et 20 écoles, crèches ou lycées ont accueilli plus d’une vingtaine d’auteurs ou de tandems d’artistes. Non seulement ces événements contribuent à lutter contre les discriminations territoriales et socio-économiques, mais elles restituent à la création littéraire et artistique sa dimension humaine et concrète. La Culture perd son grand C qui fait peur et devient un terrain de rencontres et d’expérimentations.

Quand Pierre Créac’h explique la place de la musique dans ses livres, il attrape une craie orange et dessine au tableau le pianiste, le preneur de son, le studio d’enregistrement, les pistes que l’ingénieur du son mixera, en sélectionnant la n°3 et la n°6, en mettant la n°7 en arrière-plan, en ajoutant des bruitages. En trente secondes, c’est tout une scène qui s’anime, tout un petit monde qui prend vie derrière le CD joint au livre. La technique devient concrète ; des silhouettes d’hommes et de femmes viennent accompagner le travail de l’auteur-dessinateur ; et, pour des enfants parfois éloignés de la lecture par toutes sortes d’obstacles, le livre devient vivant, incarné, barbu et chevelu, inscrit dans une réalité ouverte au partage et au plaisir. La visite de l’artiste soutient ainsi tout le travail fait par les enseignantes et enseignants au fil de l’année et apporte une nouvelle dynamique.

Quelques jours plus tard, toujours à l’école Romain Rolland, ce sont deux classes de CP qui voient arriver une grande dame brune à la silhouette longiligne, qui apporte avec elle ses albums, imagiers et livres pop-up. Elle s’appelle Élisa Géhin et elle aussi a l’habitude et le goût d’aller dans les écoles et de parler de son métier. Mêmes regards attentifs, même curiosité mêlée d’envie quand Élisa montre aux enfants des images de son dernier livre Dans le détail, avec sa grosse chouette bleue et rose en couverture. « Depuis combien de temps tu dessines ? ». Sourire en coin : « Depuis que je suis toute petite, à peu près comme vous, sauf que j’ai jamais arrêté. Et tu vois, je dessine comme je veux, c’est pas toujours juste. Parfois, les bonshommes ils ont des jambes plus grandes que dans la réalité, mais c’est comme ça que j’ai envie de les dessiner ». 

Et effectivement, Élisa ne se prive pas de faire comme elle en a envie, dans ses dessins comme dans ses textes, où elle joue avec les mots, invente des mondes absurdes où les vers de terre mangent des cacahuètes et des livres pop-up où il suffit de manipuler une tirette pour mettre une tête à l’envers ou substituer un visage souriant à une mine renfrognée (Ça va pas la tête ?). À chaque page, les réactions fusent, rires et commentaires : plaisir pur de la surprise, dans lequel les enfants savent si bien s’immerger. Élisa leur parle des livres, ces grands voyageurs qui parcourent le monde à la place de l’auteur. Grâce aux librairies et aux bibliothèques, ses livres vont là où elle n’ira jamais, et grâce aux traductions, ils peuvent parler des langues qu’elle-même ne connaît pas.

Puis c’est au tour des enfants de dessiner des têtes, d’inventer leurs expressions, leurs coiffures, d’ajouter plus ou moins de détails. Chacun sur son petit carré de papier s’applique à tracer au feutre noir un visage singulier, dont la réunion avec d’autres en fin de séance composera un drôle de bestiaire humain. Un raté ? Pas grave, on recommence – et puis d’un raté peut naître un trait inattendu qui mène ailleurs et relance l’imagination. Et c’est une « vraie » dessinatrice qui le dit… 

Tout se termine par une dédicace, pour garder la trace du passage des deux auteurs à Varennes-Vauzelles et prolonger leur présence au sein de la classe. Un grand bravo à Élisa Géhin et Pierre Créac’h d’avoir si bien joué le jeu de la transmission et d’avoir partagé avec les enfants leur enthousiasme, en toute simplicité. Un grand merci à Mme Aoulad, enseignante de la classe de CM2 et directrice de l’école Romain Rolland, fervente supportrice de Tandem depuis la première édition, ainsi qu’à Mmes Gobet-Plancqueel et Clotaire-Trindade pour leur accueil dans leur classe de CP.

Merci à tous les auteurs et artistes qui ont participé aux événements scolaires de cette 5è édition, ainsi qu’à tous les enseignants qui les ont reçus !

Et parce qu’on ne saurait mieux terminer que par un mot d’enfant, voici résumé par un petit garçon de CM2 ce qui est peut-être l’essentiel : « Quand on dessine mal, on dessine bien ! » Affirmation de liberté absolue, y compris celle de trahir le réel et de s’inventer un monde où les jambes sont trop grandes, les nez biscornus et les yeux dissymétriques. C’est aussi cet apprentissage de la liberté créatrice que Tandem veut soutenir en apportant sa contribution à l’éducation des jeunes générations...

 

Nathalie Pavec, le 10/03/2018

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