Coline à l'école

 

Lundi matin, janvier. Le jour se lève sur les champs couverts de gelée blanche, rayure orangée à la lisière des arbres, ciel bleu pastel au-dessus. On se croirait dans un film de Miyazaki… Vous reprendrez bien une fine tranche de lune accrochée sur cet azur immaculé ? Là-bas, au bout du ruban de macadam, Dornes, sa place de village et un peu plus loin la masse blanche et grise des bâtiments du collège Lucien Chaussin égayés par le soleil.

À la grille d’entrée, le principal M. Barraud accueille les élèves et nous salue chaleureusement. Coline Pierré est déjà familière des lieux : elle y vient depuis le début du mois pour des ateliers d’écriture dans le cadre d’un projet monté par TANDEM et financé par la Direction Régionale des Affaires Culturelles. 70 élèves de 4 classes (des 5è et des 3è) sont embarqués dans cette aventure avec leurs enseignantes, Apolline Chavance et Hélène Nicot. Amener ces collégiens, qui n’ont pas forcément beaucoup de contact avec les livres en dehors du cadre scolaire et sont parfois en désamour avec la lecture, à nouer un lien intime avec l’écriture et à y prendre plaisir : telle est l’ambition de ces ateliers. Comment ? Coline Pierré a plus d’une histoire dans son sac (et plus d’un instrument) pour accompagner cette expérience qui doit amener les élèves à produire eux-mêmes un texte et à l’interpréter en le mettant en voix et en sons.

Les premières séances ont permis de poser le socle commun (un thème imposé) et de donner à chacun la liberté de se l’approprier. Pour les 5è, le thème est celui des contes de fées, qu’il s’agit de réécrire en les détournant et en les transposant dans notre monde contemporain. Ainsi, un loup suit un petit chaperon rouge jusqu’à un barrage de gilets jaunes, une petite sirène repêche des sacs plastiques dans l’océan, un sorcier tombe sous le charme d’une belle hypnotiseuse beaucoup plus âgée que lui… Coline circule entre les rangées, lit les ébauches de textes, encourage, souffle une idée à droite, pose une question pour ouvrir une autre piste à gauche. « Ouah, madame, vous avez un don d’inspiration ! » s’exclame un garçon. Deux filles mêlent leurs chevelures, tout affairées à trouver ce qui va arriver à leur Prince Charmant. Ça s’agite, ça discute, ça rigole, ça échange, mais cette ébullition alimente le processus d’invention et de mise en mots, qui finit par emporter même les plus récalcitrants. Petit à petit, chacun s’approprie le thème imposé et touche du doigt ce plaisir de lâcher la bride à son imagination, sans souci des conventions ou des règles de grammaire.

Quant aux 3è de Mme Nicot, les voilà qui défilent, en ce lundi matin de janvier 2019, dans la salle de musique puis dans la salle de sciences, par petits groupes de deux ou trois. Les textes sont écrits ; l’heure est à la mise en voix et en sons. Coline a disposé sur deux grandes tables une foule d’instruments de musique aux noms parfois étranges et aux sonorités inattendues :  boîte à tonnerre, QChord, kalimba, stylophone, bâton de pluie, flûte à coulisse, cymbalettes côtoient un djembe, une boîte à meuh, des maracas, un tambourin, des appeaux, un xylophone, un piano… Le thème cette fois-ci ? Faire l’éloge d’un défaut particulièrement détestable, en maniant l’ironie, la mauvaise foi, le décalage, la parodie… Alors, d’un groupe à un autre, défilent un grand paon qui fait la roue dans la basse-cour de l’Élysée au grand désespoir de poussins jaunes réclamant d’être écoutés ; deux commères qui se félicitent de la dernière crasse colportée sur Facebook et font assaut de stupidité ; une brute épaisse qui justifie l’injustifiable en étalant les fautes supposées de sa femme et en se discréditant à chaque phrase ; un paresseux qui se prélasse dans son lit, asticoté par sa conscience qui lui assène quelques vérités bien senties. Et, avec l’aide de Coline Pierré et d'Hélène Nicot, les textes prennent vie, un coup de cymbalette vient ponctuer une roulade du paon, la flûte à coulisse souligne l’ironie de telle phrase ou le ridicule de telle situation, et le garçon qui peinait à lire son texte gagne un peu d’assurance et se laisse prendre au jeu.

À l’issue de ces 5 semaines d’ateliers, il y a fort à parier qu’une petite graine aura été semée dans l’esprit de ces collégiens et que leur rapport aux livres s’en trouvera un peu – beaucoup – passionnément – modifié. En échangeant avec une « vraie » autrice, ils auront donné chair au monde parfois jugé trop abstrait de la littérature et ils auront fait eux-mêmes l’expérience d’une autre approche – physique, sensorielle, ludique, engagée – de la création littéraire. C’est bien là le défi que TANDEM souhaite porter à travers les actions que l’association mène auprès du jeune public, au sein du festival et lors d’ateliers ou de résidences d’auteurs et d’artistes.

 

 

De Coline Pierré, on peut lire en famille : Le jour où les ogres ont cessé de manger des enfants ; La révolte des animaux moches (Rouergue, 2018) ; et co-écrit avec Martin Page : Les nouvelles vies de Flora et Max (L’Ecole des Loisirs, 2018).

Pour d’autres infos : https://www.colinepierre.fr/

 

 

Nathalie Pavec, le 23/02/2019

Association Tandem

15-17 rue Jean Jaurès

58000 Nevers

© Copyright 2017

Tous droits réservés